louri KOSSAGOVSKI

 

Les boules de cuivre

 

re original : МЕДНЫЕ ШАРЫ

Traduction de Nathalie Amargier

 

 

A la fois peintre, compositeur, cinèaste, ècrivain et poète, louri Kossagovski vit et travaille а Moscou.

 

 

— Et combien coûte une boule de cuivre ? demandai-je.

— Les petites valent la moitie du prix des grosses, et les grosses, en consequence, le double des petites, me répondit l'homme.

Ces boules de cuivres semblaient étre en argile, car elles étaient destinées á paraitre anciennes, á donner l'impression d'ệtre longtemps restèes dans un coin ou d'avoir ètè exhumèes.

Je m'enquis :

— Et que peut-on en faire ?

— Rien.

— Qu'avez-vous dit ?

— Rien, rèpèta-t-il. Je songeai qu'il aurait pu, au moins par politesse, se montrer plus explicite, en dèclarant par exemple : «Malheureusement, on ne peut rien en faire». Et je
dècidai de formuler ma question autrement :

— Ainsi donc, on ne peut rien en faire ?

— Rien du tout.

J'eus l'impression qu'il ecoutait mes pensèes.

— Mais alors, si j'achète une boule, où vais-je la mettre ? Je la proménerai dans ma poche ?

ça, c'est votre affaire.

— Mais tout de même, on vous en achète pour décorer une pièce, par exemple, ou pour autre chose ? m'obstinai-je.

        Mais lui non plus n'en démordait pas :

— Ces boules sont á vendre, compris ? Si vous en voulez une, vous l'achetez, si vous n'en voulez pas, vous ne l'achetez pas, d'accord ? Ou vous avez d'autres questions ?

— Non, c'est tout.

— Eh bien tant mieux.

— Mais d'ou vous est venue l'idée de fabriquer des boules de cuivre ?

— C'est une longue histoire, répondit-il sèchement.

— Mais encore ?

— Vous êtes vraiment un type bizarre, ça ne vous suffit pas de savoir que ces boules se vendent, un point c'est tout ?! En plus, il faut vous dire quoi en faire, et non content de ça, le dois aussi vous expliquer á tout prix comment m'est venue l'idée de les réaliser ! Et vousmême, qu'est-ce que vous faites ?

Je répondis avec calme et retenue :

        Je dessine des fleurs, des meubles, des couloirs, des porches et des ombres sous les tables.

                                                                            *                  *

                       *                 *

 

                *      *                                            *

 


                   *                                                *

 

                                                                    *

 

 

 

                                                                            *

                                                                                              *

                                                                                        *                           *

 

 


       — Des quoi ?

 Je répétai :

— Des fleurs, des meubles, des porches et des ombres sous les tables.

— Et c'est tout ?

— En général oui, acquiesçai-je, adoptant sans trop savoir pourquoi la meme attitude que lui, c'est á dire en omettant de donner la moindre explication, d'ajouter quoi que ce soit.

Je regardai les boules de cuivre avec une certaine tristesse, en me disant que notre conversation venait de toucher á sa fin. Et je songeai avec une rage impuissante : « mais pourquoi diable fabrique-t-il ces boules ?»

— Très bien, je vais vous raconter mon histoire, dit l'homme. Mais il ne faudra pas la rèpèter, cela nuirait á mon entreprise.

Je gardai le silence pour ne pas l'interrompre et je m'efforçai de ne pas le regarder, dirigeant mes yeux vers les boules, ou carrément entre elles, ou sur les côtés.

— Vous comprenez, les gens peuvent acheter ce dont ils ont un usage pratique, mais il existe des limites. Si quelqu'un a besoin d'une brosse а dents, par exemple, il va en acheter une. Mais il peut le faire chez qui il veut et venir me voir avec cette brosse dèjá en poche, vous saisissez ?

— Mais des boules de cuivre, il ne peut en acheter nulle part ailleurs, dis-je.

— Exactement. Et en plus, il achète l'idée qu'il peut exister des choses inutiles d'un point de vue pratique. Vous me suivez ?

— Très bien.

— Il existe aussi toute une série de considérations possibles á ce propos.

— Lesquelles, par exemple ?

— Il y en a de toutes sortes.

— C'est á dire ?

— Eh bien par exemple, il achète quelque chose que personne d'autre ne vend, et il n'a pas de rèfèrence pour comparer le prix de cet objet, ce qui lui procure un certain plaisir. Et puis il achète, tout simplement, il prend part á un acte dèbarassè de toute connotation fortuite.

—Je ne vous suis plus tout á fait.

— C'est pourtant simple.

— Et pourtant, je ne comprends pas.

— Eh bien, regardez, l'âge est une première chose qui conditionne l'achat, la mode une deuxième, la saison en cours une troisième, et ainsi de suite, jusqu'á l'infini. L'homme
achète ce dont il a un besoin partiel, conventionnel et limité dans le temps.

— Ah, je vois, et les boules de cuivre, elles, conviennent á tous les âges et valent pour toutes les saisons et toutes les époques ! m'exclamai-je en souriant.

— Oui, c'est exactement cela.

— Remarquable.

— Alors, maintenant, vous m'en achetez une ? me demanda-t-il. Oh, et puis tenez, je vous l'offre, mais dans ce cas, notez-le, vous vous privez de l'acte d'échange en lui--même ; enfin, c'est votre problème.

Et il s'inclina vers les boules. Sa main hèsita. Il hoisissait celle qu'il allait me donner, et je compris que j'avais affaire á un homme sincère et non á un escroc.

 

 

                                          

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